Pour ceux et celles qui rêvent de soleil, de sable chaud, de mer et d'évasion...

 Voici un avant-goût de vacances avec cette 

nouvelle tout en fraîcheur et légèreté qui va les transporter au soleil des Caraïbes

 

 Une étrange Lettre

M.J. MEYER

 

 

 

Chapitre 1

 

 

 

   Le soleil était au zénith et même sous la galerie de la maison la chaleur était difficilement supportable en cette fin de matinée.  Laura était seule à la maison, elle ressentit le besoin d’aller se promener sur la plage. Elle attrapa son paréo et s’en drapa rapidement, impatiente d’aller profiter du moindre souffle d’alizé que lui apporterait l’océan.

 

   On était en juillet, et bien qu’elle y fût maintenant habituée, Laura souffrait ce jour-là de la moiteur tant l’air était lourd et irrespirable ; à l’intérieur de la maison, ventilée par des jalousies, aucune brise  ne circulait. Pourtant, pour rien au monde elle n’aurait quitté ce paradis où elle était arrivée  avec sa famille deux ans plus tôt. Julien, son mari, avait été muté à l’aéroport du Lamentin, et ils avaient posé leurs valises un beau jour de juillet dans ce petit village de pêcheurs de la côte sud de l’île. Ils y vivaient avec leurs deux fils dans une maison toute blanche située sur les hauteurs et devancée d’une immense terrasse qui dominait la mer des Caraïbes.

 

   L’eau était  délicieusement rafraîchissante malgré sa température qui avoisinait sans doute les vingt-huit degrés. Ses sandales dorées à la main, elle resta un long moment à se promener les pieds dans l’eau le long du rivage, s’enivrant des senteurs marines que lui envoyait l’océan. Elle se délectait de ces instants rien qu’à elle ; elle était seule sur la plage, à profiter du silence et du spectacle toujours changeant de l’océan, où de petites vagues jouaient avec les rayons du soleil. Arrivée au bout de l’anse elle s’allongea à l’ombre d’un mancenillier ; là, les bras croisés sous la nuque, elle regardait les nuages défiler, et son imagination sans cesse en ébullition  y voyait des personnages tous plus délirants les uns que les autres….

 

   Mais ce moment d’évasion allait bientôt prendre fin, car soudain d’énormes nuages commencèrent à succéder aux moutons  qui l’emmenaient vers de lointains mirages ! Elle s’écarta rapidement du mancenillier avant que la pluie n’en fasse suinter la sève toxique, et rebroussa chemin vers le village. Elle n’eut pas le temps d’aller bien loin avant de se faire surprendre par une violente averse. Mais quel plaisir ! La pluie était si douce et bienfaisante ! Son paréo collé à la peau et les cheveux ruisselants, elle atteignait l’allée bordée de palmiers royaux qui menait à sa maison de Gros Raisin quand la pluie cessa aussi subitement qu’elle est était venue. Au moins, elle ne souffrait plus de la chaleur ! Et la fin de la journée serait moins pénible après cette pluie tropicale.

 

   Ce soir-là, profitant de l’atmosphère agréable et tiède, elle était assise sur son lit, un livre ouvert sur les genoux, songeuse en regardant la mer. Sur le fond noir, les mâts éclairés de quelques voiliers  rentrant au port ressemblaient à autant d’étoiles. La visibilité était excellente, et au loin elle pouvait apercevoir les lumières de la petite île de Ste-Lucie. Elle rêvait d’être un jour du voyage vers cette île ou vers les Grenadines sur un de ces superbes navires qui sillonnaient la mer des Caraïbes. Toute à sa contemplation elle réfléchissait à ce qu’elle allait faire le lendemain, peut-être monter vers le nord où il ferait plus frais…

 

   Dans la relative fraîcheur du début de matinée, elle découvrit son cabriolet et prit la route de la côte nord, elle irait se promener sur la plage de sable noir de l’Anse Turin et y admirer la superbe vue sur la montagne Pelée. Elle aimait ce lieu qui avait inspiré Gauguin, il était reposant et presque désert en semaine.  Dans son panier, avec son drap de plage et quelques biscuits, elle avait glissé son cahier et un crayon, et s’installa pour commencer à décrire ce qui s’offrait à ses yeux… pas en peinture comme Gauguin, mais en  poésie. Elle se disait qu’elle n’avait guère de mérite, devant tant de beauté les mots venaient tous seuls ! Une fois sa page griffonnée, elle se jeta dans le sable chaud pour recevoir les rayons du soleil   avant qu’ils ne deviennent trop violents. Elle songeait qu’elle était vraiment chanceuse de vivre dans cet endroit paradisiaque ; souvent, elle allait à la découverte d’une plage avec pour seule compagne sa solitude qu’elle aimait tant.

 

   Si elle n’y prenait garde, elle allait s’endormir au soleil ! Elle se leva et décida de continuer son chemin jusqu’à Saint-Pierre, où elle aurait encore le temps de faire un tour sur le marché.  Elle y acheta des fruits et alla s’asseoir au bout du ponton pour les déguster. Elle aimait ce ponton, avant de descendre vivre dans  le sud elle avait habité ici quelques mois et venait tous les soirs s’y installer, les couchers de soleil y étaient sans égal !

 

   Vivifiée par cette escapade elle reprit sans se presser la direction de Sainte-Luce, la route qui longeait la mer offrait une vue imprenable sur les premières couleurs du couchant. Elle voulait tout de même arriver avant que ne tombe la nuit ; elle détestait s’aventurer sur les routes désertes de nuit où elle avait connu quelques mésaventures typiques de l’île !  Sur le bord de la route elle acheta un poulet boucané pour le repas du soir, et arriva à Gros-Raisin juste pour assister à la tombée de l’astre dans la mer.

 

   Elle s’installait dans un hamac sur la terrasse au moment même où passait le navire de croisière tout illuminé, qui la faisait tant rêver. Elle se  promit de faire un jour un voyage sur l’un de ces palaces flottants. 

 

   Quelques jour plus tard, tôt le matin, avant que la chaleur ne devienne trop insupportable, elle descendit jusqu’à la plage encore déserte avec un livre. Elle prit le sentier qui la mena à Fond Banane, adorable petite plage dont elle appréciait l’ombre bienfaisante procurée par un épais rideau de végétation. La mer y était moins calme que sur les autres plages mais peu importait, elle n’y venait que pour s’y reposer, et cette plage avait l’avantage d’être bien cachée. Tandis qu’elle installait son drap de plage elle perçut un petit bruit non loin d’elle, dans un trou d’eau elle aperçut une bouteille qui cognait contre un rocher au gré des vagues…. une jolie bouteille d’ailleurs, qui attisa sa curiosité, elle ressemblait à un flacon de parfum avec son cabochon bleu saphir. Elle devait se trouver là depuis un moment, coincée dans des broussailles, dans ce recoin de la plage où les vagues poussées par un fort courant venaient se briser. Rien que pour son élégance elle la ramassa et la glissa rapidement dans son sac tout en continuant de s’installer sur le sable. Puis, oubliant aussitôt sa trouvaille,  elle se plongea dans son roman. Elle avait une petite heure devant elle avant de rentrer se préparer ; à midi elle avait rendez-vous avec son amie Léa pour déjeuner au centre commercial la Galleria où  elles passeraient ensuite l’après-midi à faire du shopping. Elle ferma son livre un peu avant dix heures, y glissa la photo qu’elle utilisait comme marque-page, sa photo préférée d’elle et son amie, cheveux au vent sur le voilier.

 

   De retour chez elle, en vidant son sac de plage, elle retrouva le flacon oublié au fond ; elle le regarda avec un peu plus d’attention et, tout en caressant le cabochon du bout des doigts, elle se dit que ce flacon luxueux avait dû contenir un parfum coûteux. Elle remarqua alors un morceau de papier glissé à l’intérieur ; elle voulut ouvrir le bouchon qui résista, mais renonça après diverses tentatives vaines, elle n’avait que peu de temps pour se changer et se rendre à l’heure à son rendez-vous. Elle posa le flacon sur sa coiffeuse, et fila bien vite s’habiller, intriguée tout de même… elle verrait ça plus tard !

 

   Elle adorait ces moments privilégiés passés avec son amie, elles s’entendaient si bien. Léa était hôtesse de l’air dans la même compagnie que Julien, et était arrivée une année avant eux. Toutes deux arboraient une épaisse crinière brune, mais la ressemblance s’arrêtait là, Laura avait un teint clair et des yeux bleus, et Léa une peau caramel et de grands yeux noirs  C’était une jeune femme solitaire au regard mélancolique et souvent absent ; depuis deux ans Laura n’avait pas réussi à découvrir d’où venait cette tristesse. Elle supposait qu’un chagrin d’amour en était peut-être la cause, car son amie restait invariablement à l’écart des célibataires un peu trop entreprenants lors de leurs soirées entre amis. Mais discrète et patiente, elle attendait que Léa se livre d’elle-même. En sa compagnie celle-ci était plus épanouie, Laura était la seule à la faire rire aux éclats, il faut dire qu’elle y mettait tout son cœur !

 

   Elles se retrouvaient pour la dernière fois de ce mois, car Léa s’envolait le lendemain matin pour la métropole où elle allait passer trois semaines de vacances. Elle serait accompagnée au cours de ce vol par les fils de Laura qui partaient retrouver leurs grands-parents et leurs cousins. Laura et son mari devaient aller les rejoindre un peu plus tard.

 

   Après un léger repas, elles partirent à l’assaut des magasins de mode du centre commercial, elles y avaient leurs boutiques attitrées.  Elles sortirent des cabines d’essayage avec des robes bain de soleil à peu près identiques, ce qui les fit sourire :

 

   — Comme toujours, les sœurs jumelles ont frappé ! lui dit Léa.

 

   Elles aimaient ça, avoir les mêmes goûts…  et elles ne se privaient pas de surprendre en arrivant à une soirée vêtues de façon presque similaire. Elles avaient la même taille, toutes deux fines et élancées, et s’échangeaient parfois leurs vêtements s’amusant à créer la surprise parmi leurs amis.

 

   L’après-midi avait passé beaucoup trop vite, et les bras chargés de leurs nouveaux achats, elles regagnèrent le parking où elles se séparèrent en se donnant rendez-vous le matin suivant à l’aéroport :

 

   — A demain, dit Laura en embrassant son amie, … avec nos nouvelles robes ! Je vais étrenner la mienne ce soir, pour cette dernière soirée ensemble nous sortons dîner sur la plage avec mon mari et mes fils. Ils pourront aussi porter un de ces beaux tee-shirts que je viens de leur dénicher.

 

   Le soir les valises des garçons étaient déjà prêtes, Laura n’avait plus qu’à y glisser les derniers vêtements qu’elle leur avait achetés l’après-midi ainsi que quelques tee-shirts pour la tribu des cousins. Toute la famille se rendit ensuite dans un petit restaurant pour profiter de cette belle soirée en bord de mer devant un grand plateau de fruits de mer.                

 

Chapitre 2

 

 

 

   De retour à la maison, après avoir souhaité une bonne nuit aux garçons, Laura se résolut à contre cœur à casser le flacon. Le papier avait été plié en quatre puis roulé avec soin et attaché avec une fine cordelette. Il sentait délicieusement bon ! Le flacon avait gardé l’odeur du parfum, à la fois sensuel et épicé…  une fragrance masculine à n’en pas douter ! L’homme qui avait porté ce parfum devait être élégant et raffiné !  Elle aimait les parfums, et savait souvent les reconnaître dans le sillage des personnes qu’elle croisait, mais celui-ci ne lui était pas familier. Elle prit son temps pour respirer le papier avec volupté, et fiévreusement elle déplia le feuillet ; elle découvrit alors une lettre manuscrite, à l’écriture soignée qui la conforta dans sa première impression qu’elle venait d’un homme distingué. Le papier portait l’en-tête d’une compagnie maritime, celle-là même qui exploitait le navire qui la faisait rêver chaque semaine depuis sa terrasse ! Quelle drôle de coïncidence ! pensa-t-elle toute excitée.

 

   Un peu tremblante et confuse, elle entreprit de lire, la lettre débutait ainsi : ‘Ma chère Léa…’. Elle hésita un moment à entrer dans l’intimité de ces deux inconnus, cela ne lui ressemblait pas, mais la personne qui avait reçu cette lettre était bien elle ! La signature l’attira d’abord, révélatrice de la personnalité de l’auteur, une main sûre et volontaire avait tracé un prénom : Stanislas. Quelques lettres étaient rendues illisibles par d’infimes traces de parfum resté au fond du flacon.

 

   Puis un peu mal à l’aise, elle en lut le contenu : «  Depuis ce jour où je t’ai attendue en vain…, le cœur lourd…, je refais chaque année la même croisière sur ce navire…, dans l’espoir de te retrouver…, au hasard d’une escale…,  pas eu le temps de nous connaître…  »

 

   Au fur et à mesure de sa lecture, la peine de cet homme paraissait telle qu’il ne pouvait se résoudre à renoncer à cet amour perdu à peine entrevu. Il avait rencontré cette mystérieuse jeune femme, dont il ne connaissait que le prénom,  à deux reprises lors d’escales sur des îles différentes ; elle avait de suite partagé ses sentiments bien qu’elle ne sût rien de lui non plus. Il semblait qu’elle n’était pas venue au troisième rendez-vous dont ils avaient convenu, et qu’il n’avait eu aucun moyen de la contacter. Sa déception et aussi sa volonté transparaissaient dans chaque mot. Les îles mentionnées où il l’avait croisée et où il continuait ses recherches étaient la Guadeloupe et Ste Lucie. Il perdait espoir de la croiser de nouveau, et tentait une dernière action assez aléatoire en s’en remettant au destin : cette lettre à la mer ! Qui sait, quelqu’un la trouverait peut-être, qui connaîtrait une Léa… La lettre était datée du 22 juillet 19.2 …. Quel pouvait être le chiffre qui manquait ? Cette tâche à cet endroit… ce n’était vraiment pas de chance ! On devinait en haut l’arrondi du chiffre…

 

   Bien évidemment, l’âme romantique et passionnée de Laura commença à s’évader, à échafauder toutes sortes de suppositions : ce 22 juillet si cet homme se trouvait sur ce bateau qui  croisait au large de l’île, en toute logique leur rencontre avait dû avoir lieu à cette période… Il revenait régulièrement à cette même date pour rechercher la jeune femme, probablement sur le même bateau…

 

   En supposant que le chiffre effacé soit un huit, Laura devait chercher à quel jour de la semaine correspondait ce fameux 22 juillet 1982, et quel bateau était passé au large ce jour-là. Elle alla demander à  son mari s’il pourrait retrouver cette date le lendemain à son bureau dans d’anciens dossiers. Il lui assura que ça ne devrait pas poser de problèmes.

 

   — Que cherches-tu ? demanda-t-il en la voyant toute fébrile.

 

   Quand elle lui raconta succinctement sa trouvaille, il lui lança un regard amusé :

 

   — Espères-tu rencontrer un Prince Charmant ?

 

   — Certainement pas, je l’ai déjà trouvé ! dit-elle en l’embrassant. Et je ne me prénomme pas Léa ! De plus je pense que ce Prince Charmant doit être plus âgé que nous. Mais je suis intriguée !

 

   — Ca ne m’étonne pas de toi ! dit-il, amusé par sa frénésie. Si tu as besoin d’aide, dis-le-moi !

 

   Intriguée, oh oui, elle l’était… ce flacon correspondait bien à toutes les histoires fantasques qu’elle s’inventait, et tenter de retrouver la trace de l’expéditeur promettait d’être exaltant.

 

   Le lendemain matin, Julien lui téléphona pour lui donner le résultat de ses recherches sur l’année 1982, mais aussi 1992 ; ils avaient éliminé d’office les chiffres 0, 2, et 3, qui paraissaient beaucoup trop lointains.  En 1982, la date recherchée correspondait  à un jour près au passage du fameux paquebot de croisière qu’elle voyait chaque semaine… ça devenait intéressant !   La lettre avait pu être écrite la veille.

 

C’est donc bien résolue que, renonçant à sa balade sur la plage, elle prit la route de Fort-de-France pour aller en quête de renseignements sur ce navire et ses passagers. Ca risquait de ne pas être facile, mais elle avait tout son temps, et par chance Stanislas n’était pas un prénom si courant…  contrairement à Léa dont c’était le prénom de plusieurs de ses connaissances. Comme elle l’avait appréhendé, personne n’accepta de divulguer les noms des passagers qui figuraient sur les listes des années passées. Finalement ç’eût été trop facile… et ça aurait enlevé tout le suspense et le plaisir de son enquête !

 

   Elle devait réfléchir un peu : le lendemain serait le jour de la semaine où le paquebot passerait sous ses fenêtres, elle retournerait sur le port et  peut-être pourrait-elle questionner quelques membres de l’équipage.

 

   Elle n’eut pas de mal à repérer le bateau, quand elle s’en approcha le débarquement des passagers était déjà terminé ; elle s’avança vers  l’hôtesse encore sur place en bas de la passerelle, une femme d’une quarantaine d’années, qui pouvait fort bien être déjà à ce poste depuis des années… Elle lui demanda si le prénom de Stanislas parmi d’anciens passagers lui rappelait quelque chose ; la femme prit un moment de réflexion puis : oui, elle avait un vague souvenir d’avoir vu apparaître plusieurs fois ce prénom peu courant sur ses listes, mais tant de personnes défilaient lors de ces croisières qu’elle ne put la renseigner. De toute façon, en aucun cas elle n’était autorisée à communiquer de nom de famille. Le médecin de bord qui discutait avec elle ne put aider Laura davantage.

 

   C’était un premier coup d’épée dans l’eau, mais Laura n’allait certainement pas se décourager si facilement ! C’était mal la connaître ! Avec un groupe de jeunes gens, faisant partie du personnel en salle, elle n’eut pas plus de chance ; il y avait souvent parmi la clientèle des personnes discrètes et très réservées, et le personnel  ne connaissait le prénom que d’un nombre très restreint de passagers.

 

   Laura ne s’avoua pas vaincue pour autant, elle avait toujours une nouvelle corde à son arc lorsqu’elle voulait quelque chose… la Guadeloupe et Sainte-Lucie étaient à un saut de puce en avion et, pour elle, les trajets en avion étaient gratuits ! Elle allait s’informer des jours et heures d’arrivée du paquebot en Guadeloupe et à Sainte-Lucie pour la troisième semaine de juillet, et demanderait à Julien de lui procurer une place sur les vols pour Point-à-Pitre et Castries ces jours-là.

 

   Elle sentait que ses recherches allaient prendre la forme d’une aventure plutôt captivante, et même si elle rentrait bredouille, elle aurait fait deux sorties agréables.

 

 

 

Chapitre 3

 

 

 

   La semaine tant attendue arriva enfin et Laura avait ses deux places d’avion réservées. La première escale du paquebot serait en Guadeloupe, elle nota l’endroit exact où il accosterait.

 

   Le jour J elle était dans la salle d’embarquement, bien décidée à lever un pan du mystère. Une fois installée à bord elle réfléchit au genre d’homme sur lequel elle allait devoir porter son attention : probablement un monsieur soigné, au physique avenant, d’environ une cinquantaine d’années, si la lettre datait des années quatre-vingt… et bien sûr il serait seul !

 

   Un taxi la mena au port, le chauffeur lui indiqua le bateau qui avait déjà accosté. Elle n’avait pas de temps à perdre et il fallait espérer qu’elle n’avait pas manqué la descente des premiers passagers. Elle reconnut l’hôtesse chargée du débarquement qui saluait les personnes descendant de la passerelle, mais cette fois elle ne s’approcha pas. Assise sur un banc non loin, elle avait une vue sur l’ensemble des passagers qui devraient obligatoirement passer devant elle. Un groupe de jeunes gens ouvrait la route, suivi de deux dames d’un certain âge, arrivaient aussi des familles, beaucoup de couples, puis elle distingua un homme seul dans la tranche d’âge qu’elle recherchait. Lorsqu’il arriva à sa hauteur, elle lui demanda poliment s’il s’appelait Stanislas, ce à quoi il répondit par la négative. Elle continua sa surveillance, quelques hommes seuls lui semblaient trop jeunes, l’un en jean et polo blanc qui regardait anxieusement autour de lui, un autre en costume de lin qui contrastait par sa décontraction…  Puis enfin, elle en vit approcher un aux tempes grisonnantes, plutôt élégant, vêtu d’une chemise et d’un pantalon blanc, qui pouvait correspondre, et là encore la réponse fut non. Quand le débarquement fut terminé, elle avait interrogé une vingtaine de personnes en vain. Sa déception était grande, mais il ne fallait pas qu’elle se décourage, au milieu de tout ce monde elle avait pu louper celui qui l’intéressait. Elle aurait une autre chance à Sainte-Lucie et cette fois elle savait qu’elle serait à l’heure car son avion arriverait beaucoup plus tôt que le bateau.

 

Elle flâna un peu à une terrasse, puis il fut temps de chercher un taxi pour retourner à l’aéroport.   Oubliant vite sa contrariété elle planifiait déjà sa prochaine journée d’enquête. Et cette fois elle se permettrait de retourner voir l’hôtesse s’il le fallait.   Si elle lui expliquait simplement pourquoi elle cherchait cet homme, la femme se laisserait peut-être séduire elle aussi par ce geste romantique.

 

   Elle avait une longue journée à passer avant de s’envoler le lendemain pour Sainte-Lucie. Pour tromper son impatience, elle s’octroya une journée de farniente dans un de ses endroits préférés, ce lagon très peu profond, la baignoire de Joséphine, où le sable blanc se mêlait à l’eau turquoise transparente. Mais même ce lieu idyllique n’arrivait pas à la détourner de ses pensées. Allongée dans l’eau douce, elle ressassait sa déception. Sainte-Lucie restait son unique espoir !

 

   Pendant le repas du soir, son mari, la voyant un peu défaitiste, réfléchit et lui posa une question :

 

   — Qu’est ce qui te prouve que le chiffre effacé est un huit ? Et pourquoi pas un neuf ?

 

   — Rien ne me le prouve, en effet, mais ça a été ma première pensée, et elle me semblait logique ! Dans ce cas, pourquoi pas un sept ?

 

   — C’est moins probable, depuis plus de vingt ans cette bouteille ne serait pas dans cet état ! Et la partie ronde en haut du chiffre ne peut correspondre qu’à un huit ou un neuf !

 

   — Demain, j’observerai aussi les autres hommes un peu plus jeunes ! Tu as peut-être raison, qui sait !

 

   — Ne les observe tout de même pas avec trop d’insistance, surtout s’ils sont beaux hommes !  répondit Julien avec un clin d’œil.

 

   Avant de se coucher elle prépara son sac et y jeta son livre, car l’attente promettait d’être longue. Elle glissa aussi le bouchon et la lettre. Le départ aurait lieu de bonne heure le lendemain matin, Julien l’emmènerait en partant à son travail.

 

 

 

Chapitre 4

 

 

 

   A l’heure dite, Julien l’accompagna jusqu’à l’avion en lui souhaitant bonne chance :

 

   — A ce soir, je t’attendrai ici avec impatience !

 

   Elle lui donnait envie de rire, on aurait dit que sa vie dépendait de cette journée ! Elle, par contre, ne riait pas, elle était tendue et beaucoup moins sûre d’elle qu’à l’escale de Point-à-Pitre.

 

   Elle arriva tôt et avait le temps de prendre un jus de fruit pour se calmer avant d’appeler un taxi. Une fois sur le port, elle partit en repérage d’un endroit où s’installer tranquillement avec son livre ; elle avisa une terrasse bien ombragée avec vue sur le quai où le paquebot devait accoster. En attendant, rassurée, elle déambula le long des quais, observant les nombreuses allées et venues autour des bateaux. L’heure approchait, elle retourna vers le quai d’amarrage du paquebot et s’installa à une table en bordure de terrasse avec son livre. Lorsqu’ elle vit au loin la grande silhouette blanche, elle interrompit sa lecture, et quand la passerelle fut installée, son angoisse revint. Les premières personnes sortaient : les deux mêmes dames âgées, apparemment pressées de partir en visite, des familles, des messieurs qu’elle avait abordés la veille … plus loin  un couple précédé par leurs deux enfants qui couraient en tous sens en se poursuivant, et quelques mètres en arrière deux hommes seuls d’une petite quarantaine d’années. Le premier retint l’attention de Laura, élégant dans son costume de lin, la veste négligemment jetée sur une épaule, c’était un bel homme qu’elle avait remarqué en Guadeloupe. Elle attendait que le groupe s’approche quand la petite fille marchant à reculons envoya un signe de la main en direction de ces deux hommes en criant :

 

   — Bonne journée, Stan !

 

   Laura, qui regardait tout éberluée la petite fille, entendit répondre :

 

   — A ce soir, princesse !

 

   Juste à l’instant où Laura se levait pour se diriger vers l’homme en costume, la petite fille la télescopa, faisant voler son livre et les lunettes de soleil qu’elle tenait en main. L’autre homme, arrivant à sa hauteur, se pencha alors pour récupérer les lunettes tombées à ses pieds, puis il s’approcha pour ramasser le livre et la photo qui s’en était échappée.

 

   Mince ! bougonna Laura. Ce contretemps allait lui faire rater son but ! Et occupée à ne pas perdre de vue sa cible, elle ne vit pas le visage de l’homme penché près d’elle blêmir en tenant la photo. Cependant, bien qu’ayant la tête ailleurs, la politesse l’obligea à se tourner vers lui et un parfum sensuel lui chatouilla les narines quand il se releva.

 

   — Sur cette photo c’est vous ? Et cette jeune femme ? questionna-t-il sans préambules.

 

   Elle le voyait devenir de plus en plus pâle sous son hâle et s’en inquiéta, et craignant un malaise elle l’aida à s’asseoir, tout en lui commençant à lui répondre le plus naturellement :

 

   — Oui, c’est moi, avec ma meilleure amie, Lé…..

 

   Mais la fin de la phrase s’éteignit sur ses lèvres…. Elle venait de réaliser qu’elle avait là devant elle l’homme qu’elle cherchait !

 

   Un peu nerveuse, elle sortit de son sac le bouchon et la lettre… elle saurait tout de suite avec certitude en voyant sa réaction !

 

   — Vous l’avez trouvée ! Comment est-ce possible ? Vous connaissez Léa ? Où est-elle ?... reprenant ses esprits, il la bombardait de questions.

 

… Ce fut à son tour d’aider Laura, dont les jambes vacillaient, à s’asseoir, et il s’installa sur la chaise en face d’elle, tandis qu’elle restait elle aussi sous le choc de cette découverte. Elle avait été bien loin d’imaginer que ‘sa’ Léa était celle que cherchait cet homme. Se remettant doucement elle l’examina ; il était grand et beau, et à la fois élégant et décontracté dans son jean blanc et sa chemise bleu clair aux manches retroussées. Elle ne put se retenir de rire en pensant qu’elle s’était totalement trompée en cherchant un homme de plus de cinquante ans. Lui devait avoir entre trente-cinq et quarante ans, et ce qui ne gâchait rien était très sympathique. Comme il était intrigué par son éclat de rire elle lui expliqua que la veille à Pointe à Pitre elle était déjà venue à sa recherche et avait accosté tous les hommes beaucoup plus âgés. Elle l’avait bien remarqué mais n’aurait jamais pu imaginer que ce fût un homme aussi jeune qui corresponde à sa recherche..

 

   Il lui dit qu’il s’appelait Stanislas, mais était-il besoin de le préciser. Il commença à lui raconter sa rencontre avec Léa trois ans auparavant, sa longue attente à leur troisième rendez-vous qui n’eut jamais lieu, et ses vains espoirs aux dernières croisières. Il lui parla de lui, il était écrivain et vivait en métropole sur la côte normande, et surtout il voulait revoir Léa et en savoir plus sur elle !

 

   Elle répondit avec plaisir à ses questions, et l’assura que Léa était une jeune femme charmante et sérieuse, et qu’il y aurait certainement une explication valable à son absence lorsqu’elle reviendrait de vacances. Il n’était pas dans ses habitudes d’agir avec légèreté, Laura s’en portait garante, d’autant qu’elle comprenait à présent l’éternel vague à l’âme de son amie, dont elle fit part à Stanislas, qui à cette annonce reprit espoir.

 

   Il manquait peut-être autant à Léa !  Bien que la savoir triste depuis tout ce temps ne le réconfortait guère. Qu’avait-il bien pu se passer ?

 

   Maintenant qu’il était sûr de revoir Léa, il dit à Laura que, la croisière terminée, il resterait en Martinique pour attendre le retour de Léa, son métier lui permettait de travailler n’importe où. Elle lui proposa de s’installer dans le studio réservé à sa famille et ses amis, il était spacieux et très confortable, et totalement indépendant avec une grande terrasse privée  Il y serait tranquille, et d’ici moins d’une semaine il disposerait pour lui seul de tout le jardin et du jacuzzi, car elle et son mari allaient rejoindre leurs enfants.

 

   Stanislas accepta volontiers :

 

   — J’aurai le temps de me préparer dans le calme à ma rencontre avec Léa.

 

   Et il ajouta avec un sourire qui en disait long sur son soulagement :

 

   — Nous pouvons remercier la petite princesse dont j’ai fait la connaissance hier soir sur le pont dans les mêmes circonstances que vous !  C’est une petite fille pleine de vie, sur le bateau aussi elle court partout ! Nous avons rendez-vous ce soir à la piscine.

 

   — Oui, je suis bien d’accord, et je propose même qu’on aille lui acheter un petit souvenir de l’île, elle le mérite !

 

   Ils prirent le chemin des quartiers commerçants tout en parlant d’eux avec animation, déjeunèrent ensuite à une terrasse en bord de mer ; ils commençaient déjà à devenir amis, et imaginaient la réaction de Léa si elle savait ça.

 

   Puis ils se quittèrent avec le même large sourire de satisfaction sur leurs visages, en se promettant de faire encore plus ample connaissance chez Laura dès la fin de la croisière dans deux jours.

 

   Comme il le lui avait promis, Julien l’attendait à sa descente d’avion :

 

   — Hello, Miss Marple ! Avez-vous trouvé votre homme ?

 

   En la voyant éclater de rire, il n’eut pas besoin de réponse.

 

   — J’ai trouvé non seulement mon homme, mais aussi la femme qu’il cherche ! Et vous aviez raison, cher Mr Poirot, il est beaucoup plus jeune que je ne l’avais supposé ! Le chiffre était en réalité un neuf ! Merci à vous et à vos cellules grises !

 

   Bras dessus bras dessous, ils se dirigèrent vers le parking tandis qu’ elle lui faisait le récit de cette aventure extraordinaire.

 

   Ravis du dénouement heureux de cette histoire qui avait commencé tristement, ils décidèrent d’avancer leur départ en vacances dès que Stanislas aurait pris possession du studio. Ils passeraient encore deux journées en sa compagnie, mais Laura ne pourrait  attendre plus longtemps. Elle espérait amener Léa à quelques confidences, tout en ne lui ne lui avouant rien, bien entendu, de sa rencontre avec Stanislas.

 

   Elle téléphona à ses parents pour leur donner la date de leur arrivée, et apprit qu’ils avaient loué, avec ses frères et sœurs, une grande maison avec une piscine dans le sud de la Bretagne, où les enfants étaient tous réunis. Sachant que Léa ne séjournait pas très loin, elle demanda si elle pouvait l’inviter pour un ou deux jours. Il n’y avait aucun problème, il restait deux chambres vides, et tous connaissaient et aimaient Léa qu’ils voyaient lors de leurs séjours en Martinique.

 

   Le jour de l’escale du bateau était arrivé, Laura alla accueillir Stanislas pour l’installer chez elle. C’est un homme au visage rayonnant de bonheur qu’elle retrouva avec ses bagages au pied de la passerelle.

 

Reconnaissant l’hôtesse elle s’approcha d’elle. La femme comprit à son air triomphant qu’elle avait obtenu ce qu’elle voulait tout en jetant un regard sur le coupon de débarquement de Stanislas.

 

   — Je suis contente que votre obstination vous ait permis de retrouver l’auteur de la lettre ! lui glissa l’hôtesse à l’oreille.

 

   —Et moi donc ! Mais je crains que vous ne veniez de perdre un client assidu, car j’ai aussi retrouvé la destinataire !

 

   Stanislas qui la tenait par le bras et avait surpris leur aparté fit une promesse aux deux femmes :

 

   — Si tout se passe comme nous l’espérons, nous ferons cette croisière à quatre prochainement!

 

   Puis ils s’en allèrent en souriant devant le visage ébahi de l’hôtesse.

 

   Le soir sur la terrasse de la maison devant des cocktails rafraîchissants, ils relataient cet épisode à un Julien qui n’en revenait encore pas : il était là à partager des moments d’amitié avec un homme éperdument amoureux qui recherchait leur meilleure amie depuis trois années…

 

   Et tout cela à cause d’une bouteille perdue sur la plage où son entêtée de femme avait coutume d’aller s’allonger !

 

 

Chapitre 5

 

 

 

 La grande propriété de Bretagne était un lieu idéal pour des vacances en famille, et quel bonheur d’y retrouver tous leurs proches en même temps.

 

  Après s’être accordé quelques jours de retrouvailles, Laura téléphona à Léa qui accepta avec grand plaisir de venir passer avec elle les deux derniers jours de vacances qui lui restaient.

 

   Elles étaient allongées au bord de la piscine, quand Léa lui offrit sans le savoir l’opportunité d’aborder le sujet, en lui parlant de son séjour en Italie, à Florence et Venise.....

— Quelle chance ! Dans ces villes romantiques as-tu rencontré de beaux princes vénitiens ? lança Laura, l’air de rien.

 

  — J’avoue que le charme latin n’est pas une simple légende, mais ces beaux ténébreux ne m’intéressaient pas vraiment.

 

   — Pas le moindre Prince Charmant ? insista Laura.

 

   — Oh lui, je croyais l’avoir rencontré un jour, mais le destin en a décidé autrement, répondit enfin Léa, le regard assombri.

 

   — Parle-moi de ce prince-là, encouragea Laura.
   — C’est une blessure encore douloureuse…malgré les années ! 

 

Et elle raconta l’histoire dont Laura connaissait seulement  une partie : Avant l’arrivée de son amie, elle volait sur les liaisons locales, d’île en île. Au cours d’une escale elle avait fait la connaissance d’un jeune homme ; ce fut un coup de foudre réciproque, ils se revirent le lendemain à Sainte-Lucie, puis se redonnèrent un autre rendez-vous à Saint-Vincent. Seulement ce jour-là, la compagnie désigna Léa pour remplacer au pied levé une hôtesse malade qui assurait les vols longs courriers. Elle n’eut aucun moyen de prévenir Stanislas ; pendant leurs rencontres trop courtes, ils avaient discuté beaucoup de leurs goûts musicaux, littéraires et autres, mais ne savaient rien de leurs vies … tout juste avait-elle compris qu’il était en vacances…  Le reste ne leur avait pas paru urgent, comme ils étaient certains de se revoir ils avaient cru qu’ils auraient le temps.

 

   Mais voilà, ce temps ne leur avait jamais été accordé… L’hôtesse ayant été mise en arrêt pour longue maladie, son poste fut octroyé définitivement à Léa. Stanislas avait dû reprendre le cours de sa vie, et ils n’avaient aucune chance de se retrouver avec pour seul indice un prénom....

 

                                            Vous pourrez suivre dès demain sur mon blog la suite des aventures de Laura